Chants polyphoniques corses

3 min de lecture Par Léa Frassati

Des voix masculines qui s’élèvent et s’entrelacent, puissantes et captivantes : le chant polyphonique corse possède une identité aisément reconnaissable. Il s’inscrit dans une tradition orale ancestrale mêlée de liturgie, à l’image de la culture insulaire. Les polyphonies, toujours très populaires, ont survécu à la modernité, et su se renouveler, dans un dialogue passionné entre passé et présent. Bienvenue dans l’univers de cette fenêtre ouverte sur l’âme corse, que vous aurez peut-être la chance d’écouter en concert durant vos vacances.

Des origines ancestrales

Peuple de bergers et de montagnards, les Corses ont développé une tradition orale forte, où la musique et le chant prennent une place de choix. En Corse, tous les moments de la vie sont chantés : naissance, deuil, amours heureux ou malheureux, combats, trahisons et vengeance. Certaines complaintes, les Lamenti, ou berceuses, les Nanni, se chantent seul, mais c’est la forme polyphonique qui illustre le mieux la culture insulaire. D’où viennent les polyphonies ? Leur origine mystérieuse se fond dans la nuit des temps, même si on y reconnaît les voix des bergers qui se répondaient dans la montagne et l’influence des moines franciscains. Il s’agissait également de rituels qui réunissaient les artisans pour partager leurs joies et leurs peines en chanson, après une rude journée de labeur. A la fois sacrés et teintés de culture agropastorale, les chants polyphoniques ont forgé l’identité du peuple corse et ont pris peu à peu une dimension politique, devenant même, au XVIIIe siècle, le signal de reconnaissance des Insurgés.

Un chant très codifié

On distingue différentes formes de polyphonies corses dont le Chjami e Rispondi, joute chantée improvisée lors des fêtes de village, et le Terzetti, pièce chantée en vieux toscan sous forme de couplets. Mais la forme plus pure et la plus répandue se nomme la Paghjella. Elle se pratique à 3 voix, A seconda, U bassu et A terza, qui entrent en jeu dans cet ordre précis pour créer l’harmonie. La voix principale du baryton donne la mélodie, autour de laquelle la tierce et la basse ajoutent ornements et rondeur. Chantée a capella, sans instruments ni danses, la paghjella se rapproche de l’essentiel et sublime la puissance de la voix humaine. Les chanteurs, traditionnellement masculins, se tiennent généralement en cercle, têtes rapprochées, et obéissent à des codes très fins qui nécessitent une entente parfaite. C’est la raison pour laquelle il faut l’écouter en live, car la respiration et la gestuelle participent de l’émotion du chant. Vous verrez ainsi les chanteurs porter la main à leur oreille, pour mieux se concentrer sur la voix de leurs partenaires.

Si l’on devait choisir un chant emblématique, il s’agirait sans nul doute du Dio Vi Salve Regina, véritable hymne des royaumes et de la République Corse depuis 1735. Inspiré du Salve Regina italien, il s’agit d’un incontournable du répertoire, que chaque formation, professionnelle ou non, interprète à sa manière.

Le renouveau

Au 20ème siècle, l’ère industrielle a peu à peu tué la passion du chant chez les Corses et les polyphonies se sont presque tues. Mais le Riacquista, le mouvement identitaire qui a soufflé sur le peuple corse dans les années 70 les a fait renaître de leurs cendres. Les polyphonies sont alors devenues l’un des symboles de la lutte pour l’affirmation de l’identité corse, rencontrant ainsi les revendications des mouvements régionalistes.

Au début des années 2000, les militants culturels ont obtenu la reconnaissance par l’UNESCO du Cantu in paghjella au patrimoine immatériel mondial de l’humanité. Aujourd’hui, les polyphonies résonnent toujours lors des offices religieux, les jeunes s’y initient volontiers, et l’on peut entendre toute l’année de nombreux groupes se produire en concert dans les églises, les cathédrales et les auditoriums de l’île. Les formations historiques comme A Filetta ou Cantu U Populu Corsu demeurent des références qu’il ne faut pas manquer s’ils se produisent près de votre lieu de vacances. Mais d’autres groupes mélangent tradition et modernité, chants traditionnels et compositions originales, prenant des libertés avec les règles strictes des polyphonies pour mieux les renouveler. C’est le cas des Voix de l’Émotion, d’Altare, de Vox Corsica, du chœur de Sartène ou encore des femmes d’I Maistrelli. Si vous séjournez en Balagne en septembre, filez aux Rencontres polyphoniques de Calvi pour vivre des moments d’émotion pure devant les chanteurs, parfois accompagnés de musiciens et de danseurs, venus de toute la Méditerranée.

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